simonin michel

[texte de simonin (référence perdue)] !

 

Pour toute la philosophie politique jusqu'au 18° siècle, l'association du tirage au sort à la démocratie et de l'élection à l'oligarchie ou à l’aristocratie allait de soi, comme une évidence partagée qui n'a pas besoin d'être expliquée. Pour Montesquieu, « le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie, le suffrage par le choix est de celle de l'oligarchie » (1) Aristote était tout aussi clair : « il est démocratique, par exemple, de tirer au sort les magistrats ; oligarchique, de les élire ». (2)

 

 Au contraire, depuis deux siècles, nous appelons démocratie les régimes ou l'élection détient un quasi monopole, tandis que le sort a disparu de la philosophie politique ; Le sens du mot démocratie n’ayant pas changé, un tel virage pratique interpelle. Il y aurait là comme une énigme historique à percer.

 

Les révolutionnaires des 17° et 18° siècles, qui ont mis en place le régime d’élections que nous connaissons encore aujourd’hui dans ses grandes lignes, ne voulaient pas instaurer une démocratie. Des deux côtés de l’atlantique, ils disaient « la différence énorme» entre le régime représentatif et la démocratie : « Les républiques modernes (…) n’accordent absolument aucun rôle au peuple en corps (…) expliquait Madison à Philadelphie en 1786, pour montrer la différence avec les anciennes républiques ; l’abbé Sièyès, qui a inspiré toutes les constitutions de la période révolutionnaire en France, voulait « faire du gouvernement une profession particulière » et a mis en place un cens d'éligibilité élevé pour filtrer les élus. (3)

 

La distinction élective

 L’avènement du suffrage universel au 19° S. puis des partis politiques au tournant du 20°S., avec l’apparition des premiers élus ouvriers, ont incontestablement démocratisé les régimes représentatifs : c’est alors que le terme «démocratie représentative» est apparu. Mais ces progrès ont aussi obscurci la perception de l’élection, tandis que ses propriétés oligarchiques l’ont à nouveau emporté, dans le dernier quart du 20°S, principalement à cause des médias.

Quelles sont donc ces propriétés aristocratiques ou oligarchiques de l’élection, connues intuitivement par les anciens, mais que nous peinons aujourd’hui à discerner ? Au delà des analyses sujettes à controverses, quatre facteurs expliquent que les élus ne peuvent pas ressembler à leurs électeurs. L'élection sélectionne préférentiellement les plus connus ( contrainte cognitive ), ceux qui paraissent les meilleurs ( contrainte de choix ), ceux qui disposent de temps, d'argent ou de relations ( contrainte de temps ) et enfin ceux qui disposent de traits psychologiques particuliers susceptibles de plaire à leurs concitoyens, comme paraître sympathique, car l'élection est irréductiblement un choix de personnes ( contrainte de personnes ) (4) Lorsqu'il y a plusieurs degrés d'élections, le principe distinctif constitutif de l'élection est démultiplié.

 

Comme il n’est pourtant pas question de jeter le bébé démocratique du suffrage universel avec l’eau du bain oligarchique de l'élection, il reste à trouver en complément de l’élection des procédures de démocratie directe suffisamment fortes pour contrebalancer sa nature oligarchique.

 

Or, les procédures dîtes de "démocratie participative" souffrent toutes d'un déficit de légitimité, sauf le référendum ; mais celui-ci pose la question du temps nécessaire à l'information et à la réflexion ; le référendum permanent ressemblerait à de gros sondages coûteux qui rendraient des décisions irréfléchies. Il est la preuve par l'absurde que la gestion du temps est décisive dans tout projet de démocratie directe.

 

Le sort, racine de la démocratie

 

Au contraire, le sort permet une gestion optimale du temps en démocratie : tout le monde doit participer mais personne n'a le temps et les citoyens sont trop nombreux ? Donc on tire au sort et on rémunère pour faire participer équitablement à tour de rôle. Une portion du peuple à laquelle on donne le temps et les moyens de se forger une opinion est la marque d'une société démocratique

 

mature, gérant efficacement le temps de ses citoyens ; le tirage au sort d'une portion du peuple devrait être la procédure habituelle d'arbitrage des décisions et de validation des lois en démocratie, car « toute loi que le peuple n’a pas ratifié est nulle et non avenue », écrivait Rousseau.

 

le sort incarne même divinement la démocratie, pourrait-on dire : un échantillon

 

sélectionné au hasard ressemble à l'ensemble, contrairement à un échantillon sélectionné par tous les autres moyens comme le concours, la cooptation, ou l'élection comme on l'a vu. Cette benoîte évidence, qui justifie l'absence d'explications des anciens, a dû être disséquée, face à l'incrédulité des «modernes», par l'allemand Peter Dienel, père de la théorisation des conférences du consensus

 

dans les années 1970, à l'aide de la métaphore du pot de confiture, expliquée en ces termes : « si vous touillez bien dans le pot avec la cuillère, le contenu prélevé avec la cuillère a exactement la même composition que le contenu du pot. » Si l'on souhaite connaître ce que pense ou veut le peuple, la première démarche est donc de convoquer un peuple en miniature, de la même manière

 

qu'avec une cuillère dans un pot. Et comme il est vraisemblable que la composition d'une instance de décision influe sur la décision, le sort devient une condition nécessaire, bien que non suffisante, pour garantir que les décisions seront prises dans l'intérêt du plus grand nombre.

 

On reste stupéfait des sommes d'éruditions et des tonnes d’énergies déployées depuis deux siècles autour d’une «bonne» démocratie, sans jamais évoquer ces évidences. Comment avons nous pu oublier le sort, nous qui nous proclamons démocrates ? (5)

 

  

1.    De l'esprit des lois, livre 2, chapitre 2 ) 

2.    Les politiques, livre 3, chapitre 9 

3.    Dires de l’abbé Sièyès sur la question du veto royal, 1789 

4.    voir le déjà classique « principes du gouvernement représentatif », Bernard Manin, 1995

5.    voir aussi l'excellente synthèse sur le sort d'Yves Sintomer, "le pouvoir au peuple", 2007